Construire la culture de l’enfance

 
Un appel à l'action, à l'urgence de replacer les enfants au centre de nos communautés. Un livre qui responsabilise également ceux qui n'ont pas d'enfants, car il propose une « parentalité diffuse ». C'est du désir d'approfondir et de mieux comprendre qu’est née l'idée de cette interview.

Ricardo, commençons par le commencement : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Le mille e una infanzia (Les mille et une enfances) ?

Le mille e una infanzia est un livre né de l’écoute profonde d’un adulte vis-à-vis des enfants, avec la profondeur, la franchise et la capacité à se raconter qui sont les leurs, pour peu qu’on se mette à leur hauteur. Au cours de sa vie professionnelle, un pédiatre en suit un grand nombre et pendant longtemps, souvent jusqu’à l’adolescence. Chacun d’entre eux a une histoire, est un monde à part entière, est unique. J’ai commencé à recueillir et à écrire leurs histoires il y a de nombreuses années, mais ce n’est que plus tard que j’ai réalisé qu’elles constituaient des témoignages précieux. Je pense aux enfants et aux adolescents migrants : certains traumatismes, certains de leurs voyages, les traces de torture après leur passage dans les prisons libyennes ne sont pas seulement des histoires, mais des documents qui, avec le temps, auront tout le poids et la valeur historique de « documents recueillis sur le terrain ». C’est à partir de ces « histoires » que j’ai commencé à réfléchir à l’enfance, en dialoguant avec des experts, en explorant tout le cours du voyage des enfants.

En effet, tout votre livre est traversé par une métaphore qui vous est chère, me semble-t-il : celle du voyage en mer…

La métaphore de la navigation est précieuse, elle contient mille idées et je l’ai conservée tout au long du texte. Le voyage en mer est, selon moi, ce qui ressemble le plus à l’imprévisibilité de la vie. Depuis les eaux tranquilles du petit lac maternel, chaque enfant traverse mille mers jusqu’à la mer périlleuse de l’adolescence, avant d’accoster sur les terres de l’âge adulte. Cette idée de voyage nous fait également dépasser la catégorisation entre adultes et enfants et nous rappelle qu’il n’y a qu’un seul timonier, c’est nous, nous avons simplement changé d’âge ; mais l’opposition entre adultes et enfants n’a pas de sens. Le voyage nous redonne donc ce regard que nous, pédiatres, appelons « longitudinal » : ce qui se passe dans l’enfance restera à jamais, même à l’âge adulte. Lorsque nous nous montrons incapables de concevoir une société future à la mesure des enfants, nous trahissons en réalité l’enfant que nous avons été.

Quelles sont les mers agitées qui peuvent aujourd’hui mettre à rude épreuve le développement de nos enfants ?

Les mers agitées sur lesquelles « nos enfants » doivent naviguer sont nombreuses. Je pense par exemple au phénomène de « l’adultisation précoce » : il n’est pas juste de faire débarquer trop tôt les enfants du navire magique de l’enfance, car c’est un moment unique pour déposer dans la tirelire de leur esprit plastique et absorbant des expériences, des connaissances, de la culture, de la beauté, des jeux libres, de l’art, des lectures, des contes de fées, de bons modes de vie ; pour leur offrir des relations significatives et riches en affection. Un bagage précieux qui restera toute leur vie. N’oublions pas que si cela est possible pour nous, ce n’est pas le cas pour des millions d’enfants. Je pense aux mariages précoces des petites filles, une pratique autorisée dans de nombreux pays du monde, qui leur ferme à jamais les portes de l’enfance ; ou aux enfants de 8 ou 9 ans qui se retrouvent à extraire des terres rares pour nos téléphones portables dans les mines, à tisser des tapis, à coudre des chaussures. Pourtant, chez nous aussi, il se passe quelque chose de similaire, bien que beaucoup moins grave, évidemment, mais il s’agit tout de même d’une forme subtile de violence envers les enfants.

Avez-vous rencontré des enfants qui ont vécu ces choses ?

Je les ai vus lors de mes voyages professionnels au Cameroun et en Ouganda. Nous ne verrons jamais ces enfants, à moins de nous rendre sur place, et c’est une expérience qui laisse des traces. En Europe, en revanche, arrivent de nombreux « mineurs étrangers non accompagnés », des enfants qui fuient des pays très pauvres, la guerre et la famine, et pour lesquels la famille s’endette auprès de trafiquants afin de leur offrir une chance, dans l’espoir de recevoir de l’argent quand, après des voyages terribles, ils commenceront à travailler.

Une chose que vous soulignez fortement est qu’en général, il est difficile de placer les enfants et leurs droits au centre du discours et de l’action politique…

Oui, c’est tout à fait vrai. Ne les considérons pas seulement comme des objets de soins médicaux, voyons-les comme les adultes de demain, ils doivent être pris en compte et remis au centre de nos réflexions, de nos choix, de nos investissements, de nos stratégies, par toutes les professions. Je pense aux urbanistes : une ville, une école, une rue peuvent être ou ne pas être adaptées aux enfants, cela dépend de nous. La polis du futur sera habitée par les enfants d’aujourd’hui, c’est le concept de base ! À mon avis, le vrai politicien n’est pas celui qui fait la loi pour les six prochains mois, mais celui qui sait concevoir une société du futur ; c’est la politique la plus inconfortable, car elle n’apporte pas de grandes satisfactions immédiates, elle nécessite du courage, de la clairvoyance et une vision pour imaginer quelque chose qui n’existe pas encore ; un avenir durable, où la pollution environnementale est réduite et où la planète Terre n’est pas complètement détruite. Nous sommes horrifiés et déchirés par le sort des enfants de Gaza et des plus pauvres, mais nos villes sont invivables pour les nôtres, il n’y a pas d’espaces de jeux adaptés à leur taille, de nombreuses écoles tombent en ruine. Et nous continuons à ne pas faire de choix rigoureux pour eux.

Dans votre récit, vous mêlez plusieurs voix et points de vue : il y a le vôtre, celui de votre expérience, il y a les voix des chercheurs avec lesquels vous dialoguez, puis il y a celles des enfants que vous avez soignés, avec leurs histoires. Qu’avez-vous appris d’eux ? Que pouvons-nous apprendre en écoutant les enfants ?

Je considère que Le mille e una infanzia est un ouvrage collectif. Sur mon voilier, j’ai embarqué le plus de voix possible. J’ai voulu me laisser questionner par les spécialistes de l’enfance, j’ai essayé de me frayer un passage vers de nouvelles voies d’interprétation. Je vous donne deux exemples.

Malinowski est un anthropologue qui, tout comme Marcel Mauss, a étudié le thème du don et de l’échange en tant que promoteur des liens sociaux. Dans son ouvrage Les Argonautes du Pacifique occidental, il a observé comment, dans l’archipel des Trobriand, il existait un échange rituel entre les îles (appelé « kula ») de colliers rouges et de bracelets blancs capable de créer la société. Lorsque nos enfants jouent à échanger des figurines ou font de petits marchés, ils nous proposent quelque chose de similaire. « Si je te donne dix figurines, tu me donnes un écusson ». L’économie des enfants naît du troc, elle sert à créer des liens et des amitiés. En revanche, nous, les adultes, risquons de gâcher cette magie en achetant peut-être trop de figurines toutes en même temps.

Une autre idée est celle du gland, une intuition du grand psychanalyste disciple de Jung, James Hillman. Chacun de nous naît avec son propre gland – appelons-le vocation, dessein, caractère – que tout adulte ou parent devrait préserver et respecter pour qu’il puisse un jour devenir un grand arbre, absolument unique. Le mot « préserver » est magnifique : que signifie-t-il ? Qu’il est important de le protéger, mais dans le respect total de l’identité de cet enfant. Se placer à la bonne distance, le laisser libre de se tromper, d’essayer, de recommencer.

Ensuite, les enfants m’ont appris le courage, la sincérité, la capacité d’agir de manière prosociale et sans préjugés. Les recherches nous montrent que, lorsque nous sommes enfants, nous n’accordons pas d’importance à la couleur de la peau, aux défauts physiques ou aux handicaps. On peut apprendre énormément des enfants, car ils ont une façon particulière de voir l’existence. Le mot « éduquer » vient du latin educere, « extraire, faire sortir » ce qui est là, et non pas bourrer le crâne de concepts et de prescriptions. Mais cela ne fonctionne que si nous nous mettons au diapason des enfants en les écoutant vraiment, longuement, attentivement, en les prenant au sérieux.

Ne pensez-vous pas que parfois, les enfants nous font peur ?

Oui, je suis d’accord. D’ailleurs, les enfants sont exigeants, ils demandent du temps, de l’attention, de la cohérence dans les comportements. Il n’est pas facile d’être face à un enfant, mais c’est une excellente occasion de faire un bel examen de conscience. Chaque enfant qui naît bouleverse nos vies, crée des rôles et attribue des tâches ; soudain, on devient parents, il se crée quatre grands-parents, peut-être un frère ou une sœur, d’autres deviennent oncles ou cousins. La parentalité n’est pas une plaisanterie, elle doit être soutenue, il faut « tout un village » pour élever un enfant.  Et puis, nous avons peur aussi de l’enfant qui est en nous, ce puer dont parle Jung et qui nous habite. C’est la dimension de la légèreté, de la curiosité, de la limpidité, du courage, de la créativité. En devenant adultes, nous avons tendance à nous positionner dans cette dimension psychique que Jung appelait le senex, avec sa propension à la stabilité et à la fermeture. Nous devenons un peu des Capitaine Crochet, et c’est alors que les enfants viennent titiller le Peter Pan qui est en nous. Saisissons cette opportunité !

Enfin, il y a une dimension politique à tout cela. Tous les enfants – tous, même ceux de la deuxième génération d’étrangers – avec leur esprit volcanique et capable de nouvelles intuitions et inventions, représentent un gisement d’or, et pourtant on en parle trop peu. Il faudrait inventer des « États généraux de l’enfance », toute une société adulte autour de l’enfance, et se demander : sommes-nous capables de concevoir l’avenir à partir des enfants d’aujourd’hui ? Au lieu de cela, nous faisons mine de rien et jouons à la guerre, pour découvrir ensuite qu’en Italie, leurs admissions aux urgences psychiatriques ont triplé. Avec leur mal-être mental, les enfants nous disent quelque chose d’important. Saurons-nous agir avec courage et détermination ?

Selon le dernier rapport publié par l’UNICEF, près d’un demi-million d’enfants en Europe et en Asie centrale vivent dans des structures d’accueil. D’autre part, l’Italie ouvre la possibilité d’adoptions internationales aux célibataires, proposition qui a suscité des positions opposées et antithétiques. Dans votre livre, vous parlez de « famille-port », mais aussi d’une parentalité élargie et diffuse. Que voulez-vous dire ?

La famille-port s’inscrit dans la métaphore de la mer. Ceux qui prennent la mer savent ce qu’est un port : c’est un lieu sûr, d’où l’on part, où l’on transite et où l’on revient tôt ou tard pour s’amarrer ; un lieu où les navires débarquent leurs marchandises, où se font les échanges et le commerce. Ce lieu est une métaphore très forte, si on l’applique à la famille, où un enfant peut se faire réparer si son petit bateau a subi des dommages, où il peut descendre à terre, reprendre des forces, repartir vers de nouveaux horizons. La famille-port est également une métaphore de la parentalité diffuse. Dans le port, on ne trouve pas seulement deux personnes, on trouve toute une communauté qui accueille., Nous savons aujourd’hui que la parentalité n’est pas seulement biologique ; elle commence là, mais elle peut s’enrichir d’une « parentalité culturelle ». Chacun de nous peut être un parent à part entière, peut s’occuper d’un enfant d’une manière ou d’une autre, même s’il n’a pas d’enfants.

En ce qui concerne l’adoption, il faut toujours se rappeler qu’il s’agit de donner une seconde possibilité, de donner une nouvelle famille à un enfant qui n’en a pas, qui l’a perdue ou qui n’en a jamais eu. Et non l’inverse. Cela découle de l’intérêt supérieur de l’enfant (art. 3 de la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant). C’est de là qu’il faut partir : pouvoir offrir cette seconde chance la plus complète et la plus adéquate possible. C’est un sujet délicat et complexe, impossible à résumer en quelques lignes.

Selon le XVe Atlas de l’enfance en danger de Save the Children, 1 295 000 enfants vivent dans une pauvreté absolue en Italie, soit 13,8 % du total. 8,5 % du total des filles et des garçons vivaient dans la pauvreté alimentaire. 9,7 % de la même tranche d’âge ont connu la précarité énergétique, c’est-à-dire qu’ils vivaient dans un logement qui n’était pas suffisamment chauffé. Ce sont souvent les conditions de vie de nombreux enfants issus de familles immigrées dans nos villes. Quelles sont les conséquences de ces privations pour leur avenir ?

La pauvreté réelle et culturelle est une non-réponse aux droits fondamentaux des enfants. La boussole absolue dans ce domaine est la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant (Convention on the Rights of the Child – CRC). Toute pauvreté, réelle ou culturelle, brise les ailes de ces enfants que j’appelle dans mon livre « papillons aux ailes de plomb », ceux que je vois tous les jours dans mon travail. En Italie, ils ne meurent pas, mais ces enfants volent peu, bas, sur de courtes distances. Ils n’auront pas de bons résultats scolaires, et leur faible niveau les conduira à des emplois précaires ; leur santé sera plus fragile, à cause d’une alimentation malsaine et de logements délabrés. Peu de sport, peu de livres, peu de films, peu de contes, peu de jeux, pas de mer ni de montagne : une pauvreté éducative très grave. C’est le combat de Save the Children, avec qui je collabore beaucoup.

Tu appelles « ambassadeurs de mondes lointains » les enfants issus de la deuxième génération d’immigrés, qui ont l’empreinte culturelle de leur famille et de leur pays d’origine, mais qui grandissent en Italie. D’après ton expérience, comment pouvons-nous favoriser leur intégration et, d’autre part, valoriser leurs cultures d’origine ?

D’après l’expérience de l’ethnopsychiatre française Maria Rose Moro, les deuxièmes générations vivent entre deux mondes. Le « berceau culturel » des enfants métis coïncide avec celui de la famille dans laquelle ils naissent, dont les racines sont marocaines, chinoises, afghanes ou nigérianes. Ils naissent en Italie, mais c’est comme s’ils vivaient pendant leurs premières années dans une ambassade étrangère, respirant et absorbant la nourriture, la culture, les idées, la langue, les croyances, les mythes et les religions qui coïncident avec ceux de leurs parents. Puis, à un certain moment, ils sortent du petit monde familial, vont à la maternelle et à l’école, entrent en contact avec une autre civilisation. Et ils apprennent rapidement la langue italienne, mieux que leurs parents. On assiste ainsi à un « renversement des rôles », et l’enfant, peut-être à l’âge de dix ans, maîtrise la langue et devient le savant de la maison.

Maria Rose Moro soutient – et je suis d’accord avec elle – qu’il est nécessaire de sauver ces deux mondes, sans les opposer. Alors qu’au contraire, le message qui passe, souvent même à l’école, est : « C’est nous qui t’enseignons enfin la bonne culture. Oublie ce que te disent tes parents ». Mais ils restent des enfants, ils ont droit à l’amour de leurs parents, et doivent pouvoir les estimer. Souvent, lors de mes visites, j’essaie de valoriser tout cela, je leur demande de m’expliquer leur religion ou leur culture. Et je vois que les parents en sont très heureux.

Dans une Italie désormais multiculturelle, il n’est pas possible de revenir en arrière, la migration doit être gérée et plus tôt nous le ferons, mieux ce sera. Commencer par les enfants serait sage et plus facile. En France, ils ont expérimenté dans les banlieues, avant nous, à quel point le désir de revanche des générations qui se sont senties exclues et dont nous n’avons pas pris soin s’est transformé en radicalisation, en guérilla et en violence urbaine. Je reprends une très belle idée, je ne me souviens plus où je l’ai entendue : « Une ville est sûre si elle prend soin de ses habitants ». En commençant par les enfants, les plus jeunes habitants.

Je voudrais conclure cette conversation en vous citant. Vous écrivez : « Il est temps de créer des réseaux et des alliances avec les parents et les enseignants, avec les organisations non gouvernementales et avec la société civile. Les enfants appartiennent à leur famille et sont soignés par des pédiatres, mais en même temps, ils appartiennent à nous tous : ils sont notre bien commun ».

Je confirme pleinement cette affirmation, qui nous ramène au village global, à la parentalité diffuse, à la beauté et à la chance d’avoir des enfants dans nos jambes et qui, entre autres, « nous sauvent l’âme », comme le disait Dostoïevski.

Et je voudrais terminer en vous remerciant pour cette interview, dans laquelle vous avez réussi à faire ressortir les aspects les plus profonds et les plus touchants de mon travail, de mon univers, de mes passions. Bon vent à vous, Tamara, et bon vent à Città Nuova, magazine avec lequel je collabore depuis longtemps et dont je partage les valeurs, basées sur l’idéal d’un monde plus fraternel, plus juste et plus « international », qui est à la base du mouvement des Focolari et qui était le rêve prémonitoire de sa fondatrice, Chiara Lubich, qui parlait déjà de multiculturalisme et de monde uni dans les années 70.

(Autrice : Tamara Pastorelli – www.cittanuova.it – © Reproduction réservée)