J’ai 62 ans, je suis irlandais et je vis à Taïwan depuis de nombreuses années. Je souffre depuis longtemps de fibrose pulmonaire, c’est pourquoi, lorsque j’ai commencé à me sentir plus fatigué, j’ai pensé que c’était simplement une aggravation. Je suis allé chez le médecin presque avec insouciance. Mais surpris, je me suis entendu dire, de manière directe et sans préparation : cancer de stade IV, déjà étendu à l’autre poumon et peut-être ailleurs.
Ma première réaction a été d’appeler ma femme. Elle et ma fille, qui vit avec nous à Taïwan, étaient silencieuses au téléphone. Mon autre fille est en Irlande. À ce moment-là, je n’ai pas eu peur pour moi : j’ai immédiatement pensé à elles, au poids que cette nouvelle allait faire peser sur leurs épaules. Et en même temps j’ai éprouvé un profond regret pour toutes les fois où je n’ai pas assez aimé, pour les blessures laissées en chemin. Il me semblait trop tard pour réparer.
Un jour, un prêtre est venu célébrer la messe chez nous. Je connais le mouvement des Focolari depuis l’âge de onze ans, et j’ai toujours vécu l’offrande de moi-même à Dieu pendant la consécration. Mais ce jour-là, j’ai compris quelque chose de nouveau : je pouvais mettre dans le calice, avec moi, toutes les personnes que j’avais blessées. Les confier à Jésus pour qu’il guérisse ce que je ne pouvais plus réparer. Ce fut un immense soulagement. Depuis lors, une grande sérénité m’accompagne.
Il y a huit ans, ma femme a eu un cancer du sein. Nous avons déjà traversé l’obscurité. À l’époque, comme aujourd’hui, nous avons choisi de faire confiance à l’amour du Père. Quand je prie le Notre Père et que je dis « que ta volonté soit faite », je sens qu’au ciel il y a déjà une place pour ma vie. L’avenir ne m’appartient pas : il est entre les mains de Dieu. Il ne m’appartient que de dire oui.
Je repense souvent à Loppiano (Italie) où, jeune homme, j’ai ressenti un appel très fort à suivre Jésus. Avec le temps, j’ai compris que c’était une invitation à le reconnaître surtout dans la douleur, dans ce visage que le charisme appelle « Jésus Abandonné ». Même lorsque ma femme était malade, devant la croix, j’ai compris qu’il ne suffit pas de rester en bas à regarder : il faut monter avec Lui, entrer dans son abandon et se laisser porter vers le Père. C’est là que se trouve la maison.
Avant le diagnostic, j’avais une vie très remplie : j’enseignais à l’université, j’accompagnais des étudiants et des jeune, et aussi des familles, je participais à la vie du Mouvement. Maintenant, tout s’est rétréci. Je suis en congé, je sors peu pour éviter les infections. Mais il se passe quelque chose d’étonnant : les gens me recherchent. Ils m’écrivent de tous les continents, ils prient pour moi. Les jeunes de Taïwan ont créé un groupe pour prier ensemble chaque semaine. Je pensais avoir peu semé ; maintenant, je vois que l’amour me revient multiplié.
Quand je parle ouvertement de ma maladie, beaucoup trouvent le courage d’ouvrir leurs propres blessures. Ma faiblesse devient un espace de communion. C’est comme si, élevé sur la croix, le Christ attirait les cœurs à lui. Cette maladie, qui est humainement une condamnation, se révèle être une occasion d’accueillir.
Il y a des douleurs que l’on peut partager avec tout le monde, et d’autres que l’on ne peut confier qu’à Dieu, dans un dialogue profond avec Lui. Je sais qu’il y aura des moments où je n’aurai même pas la force d’offrir ma douleur. C’est pourquoi je me prépare ainsi : en répétant mon oui. « Non pas ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42). Je sais que je ne suis pas capable d’affronter seul ce qui va arriver. Mais je sais aussi que je ne serai pas seul.
J’ai compris ces derniers mois que l’amour n’est pas la propriété de ceux qui connaissent Jésus ou se disent chrétiens. À l’hôpital, les médecins et les infirmiers qui me soignent ne partagent pas ma foi, mais ils m’aiment avec une délicatesse et une attention qui m’émeuvent. J’ai vu dans leurs gestes quotidiens – un coup de téléphone supplémentaire, une explication patiente, une présence discrète – que l’amour est plus grand que les étiquettes. Quand je regarde la douleur avec les yeux de l’amour, elle ne reste pas enfermée dans la peur : elle se transforme, devient un espace d’espoir, quelque chose de mystérieusement positif. C’est comme si chaque soin, même accompli sans le savoir, était déjà un chemin vers Dieu, car l’amour, où qu’il se trouve, conduit toujours à Lui.
Et dans cette immense communion – faite de famille, d’amis, d’étudiants, de jeunes, de médecins qui aiment sans peut-être savoir vraiment pourquoi – je fais l’expérience que tout est déjà contenu dans un dessein bienveillant. Je ne dois ni le contrôler ni le comprendre pleinement : je peux seulement l’habiter, jour après jour, avec gratitude.
Propos recueillis par Carlos Mana
Photo © Engin Akyurt-Pexels




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