Alba Sgariglia est diplômée en philosophie et titulaire d’une licence en théologie. Depuis 1975, l’année précédant son entrée dans une communauté des Focolari, elle a travaillé au Centre d’études de ce Mouvement, aux côtés de la fondatrice.
En quoi consistait ton travail au Centre d’études ?
Je me rendais à la bibliothèque de Florence pour faire des photocopies de passages des Pères grecs, que nous traduisions ensuite chez nous afin de rechercher, parmi tant et tant de pages, ces petites phrases qui pouvaient servir à Chiara Lubich pour confirmer ses inspirations. À l’époque, je travaillais avec Marisa Cerini, qui me disait : pour nous, construire l’Ut omnes (Que tous soient Un), signifie entrer dans la pensée des Pères grecs et essayer de comprendre, à partir de là, quelle a été la lumière du charisme que Chiara a reçu. Les années suivantes, j’ai également enseigné la religion dans des lycées de Rome. Puis je suis entrée dans le gouvernement de l’Œuvre pour suivre l’aspect culturel, puis à l’École Abbà, que Chiara a fondée en 1991 pour étudier les écrits de la période dite du Paradis de 49. Enfin, en 2014, Maria Voce (Emmaüs), alors Présidente du Mouvement des Focolari, m’a confié le Centre Chiara Lubich, créé pour préserver, étudier et promouvoir la figure de Chiara.
Que représente ce texte, qui vient d’être publié ?
Le Paradis de 49 est un ouvrage publié à titre posthume, car il a été écrit, préparé et rédigé par Chiara Lubich jusqu’à la fin de sa vie. Elle souhaitait décrire l’expérience mystique qu’elle avait vécue entre 1949 et 1951, en l’accompagnant de notes destinées à en faciliter la compréhension ; ceci afin de remettre au groupe de chercheurs de l’École Abbà un texte accessible, qui puisse servir à la recherche. Le texte contient une expérience mystique que Chiara a toujours dit ne pas pouvoir garder pour elle. Puis, encouragée par de nombreuses personnes, elle a réalisé que c’était un texte pouvant être compris et utilisé par d’autres personnes du Mouvement.
Au début des années 2000, par exemple, elle a expliqué aux jeunes du Mouvement le cœur de cette expérience. Elle s’est aussi rendu compte, petit à petit, que l’expérience rapportée dans le texte pouvait être partagée avec des personnes d’autres religions : au fil des ans, nous avons organisé des symposiums avec des hindous, des bouddhistes et des musulmans, auxquels elle a proposé quelques passages du Paradis de 49. Nous avons également expérimenté le dialogue autour du texte avec des personnes sans référence religieuse, qui ont proposé des réflexions bien plus profondes que ce que nous aurions pu imaginer, soulignant qu’il s’agit d’un texte de grande valeur. De nombreux fondateurs de charismes ont reçu la possibilité de comprendre l’œuvre qu’ils portaient de l’avant, à travers ce qu’on appelle les « visions intellectuelles », dans lesquelles ils perçoivent avec l’intellect ce que Dieu leur fait entrevoir.
Mais comme il s’agit d’un langage mystique, n’est-ce pas difficile à comprendre pour le commun des mortels ?
Le langage mystique est un genre littéraire particulier ; ce n’est ni de la poésie, ni du théâtre, ni de la littérature, ni de la théologie. Par exemple, on peut parfois rencontrer des difficultés d’ordre théologique, car le mystique cherche des mots qu’il ne trouve pas, il tente d’exprimer l’inexprimable : un exercice difficile, au point que Chiara elle-même, alors que nous relisions ces passages, nous demandait souvent : « Comment ai-je pu écrire ces phrases ? Que signifient-elles ? Pourquoi ai-je écrit cela ? »
Cela confirme que, dans ces situations, les fondateurs tentent d’exprimer ce qu’ils « voient » en utilisant les catégories culturelles et les concepts dont ils disposent, et qui sont parfois inadéquats. Par exemple, dans le Paradis de 1949, on trouve des références à la Divine Comédie, car Chiara la connaissait, ou à des philosophes, comme Kant qu’elle avait étudié. Le cadre extérieur peut également avoir une influence : Chiara et ses premières compagnes ont commencé cette expérience dans les montagnes du Trentin (Nord de l’Italie), à Tonadico : c’est une nature qui parle d’elle-même par sa beauté. Cela aussi l’aidait à exprimer des choses qu’elle percevait pour la première fois de sa vie.
Au cours des 18 années qui se sont écoulées depuis la mort de Chiara, vous avez publié des livres qui permettent de mieux comprendre le contexte de l’aventure du Paradis de 1949…
Nous avons continué à approfondir le texte à travers différentes disciplines, en suivant la méthode que Chiara nous avait transmise, c’est-à-dire celle d’examiner chaque chose à la lumière de « Jésus présent au milieu de nous ». Je pense que l’on peut identifier dans ce volume trois dimensions caractéristiques principales : la première est d’ordre didactique, car elle montre comment vivre le Charisme de l’unité et offre une clé de lecture pour la vie ; la deuxième caractéristique peut être qualifiée d’artistique et littéraire, car le texte présente de nombreux genres littéraires : journal intime, lettres, écrits, notes ; enfin, l’aspect doctrinal, car le texte a sans aucun doute une orientation théologique. Il s’agit en effet d’une expérience mystique qui aide à comprendre, d’une part, les réalités du Ciel – Dieu, la Trinité, le Verbe, Marie, la Création, l’enfer, le paradis – et, d’autre part, l’incarnation du charisme dans une Œuvre qui allait être fondée les années suivantes, c’est-à-dire après les années 1949-1951. Chaque fois qu’on lit ces textes mystiques, on comprend de nouvelles choses. C’est aussi ce qui m’arrive chaque fois que je lis ces pages, je comprends de nouvelles choses, tant sur le plan intellectuel que spirituel.
En lisant le texte, Chiara ne semble-t-elle pas un peu prétentieuse à certains moments ?
Il faut comprendre pourquoi Chiara dit ces choses de cette manière. Disons que c’est comme si Dieu, pour exprimer des concepts qui ne peuvent être exprimés par une créature humaine, s’identifiait à cette créature, en regardant les choses à travers ses yeux. C’est cela qui amène Chiara à écrire : « Aujourd’hui, je suis la paternité universelle. » Elle en arrive même à se demander : qu’est-ce que cela signifie ? À ce moment-là, elle s’identifie à cette réalité, afin de pouvoir l’exprimer. Dans les notes de bas de page, elle commente et exprime sa stupéfaction et sa joie de voir que d’autres fondateurs avaient vécu plus ou moins la même chose.
Quel conseil donnerais-tu pour la lecture ?
Je dirais : prenez ce livre et lisez-le quand et comme vous le voulez, à n’importe quel moment… Vous pouvez échanger avec d’autres personnes, ou avec un expert, sur certains passages peu clairs ou plus complexes. Mais je suggère de ne pas se laisser conditionner, car ce texte parle directement à la personne. Ouvrons-le au hasard et lisons la page qui nous tombe sous les yeux. Nous comprendrons alors ce dont nous avons besoin à ce moment-là, car le texte, malgré quelques difficultés, nous touche au plus profond. C’est une expérience mystique, « à laquelle nous pouvons participer », d’une certaine manière. C’est là la nouveauté, comme Chiara elle-même nous l’a expliqué. Elle a toujours veillé à ce que tous puissent participer à son expérience et cet ouvrage nous en ouvre la possibilité.
Une salle comble, attentive, presque suspendue. Tel était le tableau vendredi 22 mai de la salle Paul VI de l’Université pontificale du Latran (Rome, Italie), où le volume Paradiso ’49 de Chiara Lubich a été présenté pour la première fois au public.
Il ne s’agissait pas d’une simple présentation éditoriale. L’impression générale – recueillie également dans les couloirs et dans les commentaires du public – était celle d’assister à un moment historique : pour la première fois, un texte jusqu’alors peu accessible est ouvertement soumis au débat ecclésial et culturel, dans une salle comble.
Pour accueillir les personnes présentes, Anna Maria Rossi, intervenant au nom du Centre Chiara Lubich – promoteur de la collection des Œuvres de Chiara Lubich – a immédiatement clarifié le sens de l’événement, en rappelant le long travail éditorial qui a conduit à la publication de l’ouvrage. « Ce n’est pas un texte isolé – a-t-elle expliqué – mais il s’inscrit dans un parcours plus large, qui raconte la naissance d’un charisme dans l’Église ».
Des intervenants issus de divers horizons ecclésiaux et universitaires ont présenté les différents contenus. Alessandro Clemenzia, doyen de la Faculté de théologie d’Italie centrale et spécialiste de la spiritualité de Chiara Lubich, a proposé une interprétation percutante : « Il ne s’agit pas de comprendre ce que Chiara a écrit, mais ce que Dieu veut dire de lui-même à travers cette expérience ». Une perspective qui a aidé à saisir la profondeur du texte sans le réduire à un simple document.
Stefan Tobler, Suisse, théologien évangélique et lui aussi impliqué dans la réflexion sur le charisme de l’unité, a attiré l’attention sur la figure de l’auteure : une femme qui, à travers ces pages, « offre le plus intime de sa relation avec Dieu », en se dévoilant avec authenticité.
L’intervention d’Angela Ales Bello, philosophe et spécialiste de la phénoménologie, seule intervenante extérieure au Mouvement des Focolari, était très attendue. Elle a clairement souligné que la mystique n’est pas quelque chose d’« étrange » ou d’ésotérique, mais « une illumination de la réalité vécue dans la foi ». Et elle a mis en évidence un trait original du Paradis de 1949 : une expérience qui implique non seulement la personne, mais aussi la communauté, presque un « nous » qui devient sujet.
Brendan Leahy, évêque de Limerick (Irlande) et – comme Clemenzia et Tobler – lui aussi membre du centre d’études interdisciplinaires du Mouvement des Focolari, l’École Abbà, est intervenu à distance et a souligné la portée ecclésiale du texte. Le Paradis de 1949, a-t-il affirmé, n’est pas un traité systématique, mais il peut « inspirer de nouvelles perspectives » et aider à comprendre l’Église comme une communion vivante et relationnelle.
Tout au long de la rencontre, on a perçu, à côté de l’enthousiasme, une certaine prudence : comment accueillir un texte aussi intense sans le simplifier ou mal l’interpréter ? La réponse est revenue à plusieurs reprises, presque comme un fil conducteur : on ne peut comprendre le Paradis de 1949 qu’en se laissant impliquer, et non pas seulement en le lisant.
C’est peut-être là le sens le plus profond de cette journée. Avec cette publication, le Mouvement des Focolari fait un pas d’ouverture : ce qui est né comme une expérience vécue est désormais offert à tous. Non pas comme un objet à analyser, mais comme une proposition de vie.
« Remercions ensemble le Seigneur pour la grande famille spirituelle née du charisme de Chiara Lubich. » Telles sont les paroles adressées par le pape Léon XIV, le 21 mars 2026, aux participants de l’Assemblée Générale de l’Œuvre de Marie – Mouvement des Focolari. Comme le rappelle le Pape, Chiara Lubich est connue pour son action de fondatrice, et pour sa « spiritualité de communion », notamment grâce à ses nombreuses publications. Moins connue est l’expérience mystique qui est à l’origine de son Œuvre et dont elle a constamment puisé son inspiration. La publication du Paradis de 49, dans le cadre du vaste projet éditorial de ses « Œuvres » entrepris par le Centre Chiara Lubich et publié par la maison d’édition Città Nuova – dont le présent ouvrage constitue le sixième volume – lève aujourd’hui le voile sur cette période contemplative intense, que l’auteur avait volontairement gardée secrète, qui s’étend du 16 juillet 1949 jusqu’à fin 1951 ; période connue précisément sous le nom de « Paradis de 49 ».
Avant de nous concentrer sur le livre, revenons sur l’événement lui-même, dont le livre est le récit. Le 16 juillet 1949, après avoir assisté à la messe, Chiara veut s’adresser à Jésus et l’appeler par son nom, mais elle n’y parvient pas. Ce qu’elle vient de vivre l’a transformée en Jésus ; elle ne peut donc pas s’appeler elle-même, et de sa bouche sort le mot que Jésus prononçait dans sa prière : « Abbà, Père. » « J’ai cru comprendre – écrit-elle plus tard – que celui qui m’avait mis sur les lèvres le mot “Père” était l’Esprit Saint. » Ce n’est pas simplement un mot, c’est une réalité : « Aussitôt, je me suis trouvée dans le Sein du Père. […] J’étais donc entrée dans le Sein du Père, qui apparaissait aux yeux de mon âme (mais c’était comme si je le voyais avec mes yeux de chair) comme un gouffre immense, cosmique. Et il était tout or et flammes, en haut et en bas, à droite et à gauche. » Dès le premier instant, l’événement revêt des connotations de caractère mystique, que l’on retrouve dans des phénomènes analogues vécus par d’autres mystiques. Cependant, il présente aussi une particularité qui lui est propre, due avant tout à sa dimension unitive, « collective », ecclésiale.
Avant de participer à la messe, Chiara avait scellé un « pacte d’unité » avec Igino Giordani, écrivain italien de renom, parlementaire et père de famille. Ensemble, ils avaient demandé que ce soit Jésus – qui venait par l’Eucharistie dans l’une -, à « sceller» l’unité avec Jésus dans l’autre, tous deux dans une ouverture et une disponibilité totales à son action, comme dans un « calice vide ». C’est ainsi que cela s’était passé : sur elle et sur lui, devenus « vide d’amour », Jésus seul était descendu et était resté. Les deux étaient devenus un unique Christ. L’expérience de l’apôtre Paul se répétait : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20) : leurs deux âmes étaient devenues une seule âme, celle du Christ. C’est cette âme unique qui entre dans le Sein du Père. L’expérience mystique qui est en train de se produire ne concerne pas seulement une personne, mais d’abord deux, puis tout un groupe auquel Chiara communique ce qu’elle vit, en associant sans cesse de nouvelles personnes à cette même expérience : « J’ai eu l’impression de voir dans le Sein du Père une petite troupe : c’était nous. » Dans le Sein du Père, on vit comme une seule Âme (la majuscule est une constante dans la narration de Chiara).
Quelques moments de la présentation à l’Université pontificale du Latran
Lorsque, peu après, survient le phénomène – commun à de nombreux mystiques – des « noces mystiques », ce n’est plus la personne seule qui est « épousée », mais l’ensemble du groupe, devenu une seule Âme. Dès lors commence ce que Chiara appelle « voyager le Paradis », une sorte de voyage de noces durant lequel l’Époux lui montre les réalités du Ciel qui désormais lui appartiennent aussi. Et là, nous pénétrons dans les contenus de ce qu’elle appelle « lumières », « révélations », « compréhensions », expérience et intelligence de la Révélation, d’une telle intensité que Chiara s’identifie à ce qu’elle « voit », découvrant presque de l’intérieur les mystères de la foi. Ce sont des intuitions sur l’Œuvre qui est en train de naître, des orientations pour une pédagogie de la spiritualité de communion, des indications qui se traduisent dans la prière et dans la vie quotidienne : « Sur la terre comme au Ciel. »
Le texte n’est pas de lecture facile, tant du fait du langage mystique, ponctué de paradoxes, de métaphores et d’oxymores, que, surtout, de la densité de son contenu. L’auteur a composé son œuvre sur une longue période, pratiquement jusqu’à la fin de sa vie, sélectionnant et ordonnant les écrits de cette période d’illumination. Nous sommes devant une multiplicité de genres littéraires : des lettres, des pages intimes dans le style d’un journal spirituel, des annotations en vue de conversations, des articles de journaux et des commentaires sur la « Parole de vie », des moments autobiographiques et spéculatifs, et même une fable. Quoi qu’il en soit, l’expérience, bien que variée, progresse comme suivant un fil d’or qui s’inspire d’une pédagogie divine, « une révélation de mystères joyeux et suaves comme le Paradis, logiques et progressifs comme la vie ». L’ouvrage reproduit le texte dans son intégralité, tel qu’elle a souhaité le transmettre, avec les annotations élaborées au cours d’une minutieuse relecture.
Les intervenants de la présentation : Alessandro Clemenzia, doyen de la Faculté de théologie de l’Italie centrale ; Angela Ales Bello, professeure émérite de philosophie contemporaine à l’Université pontificale du Latran ; Stefan Tobler, théologien et directeur de l’Institut de recherche œcuménique de l’Université « Lucian Blaga » de Sibiu (Roumanie), Brendan Leahy, théologien et évêque de Limerick (Irlande)
L’ouvrage s’ouvre sur deux essais : l’un, d’ordre historique, rédigé par Alba Sgariglia[1], retrace l’histoire et la composition laborieuse du texte ; l’autre, d’ordre théologique, rédigé par Piero Coda[2], met en lumière la nature de l’expérience et la manière dont elle s’inscrit dans le parcours historique de l’Église, tout en en soulignant la nouveauté. Le livre est enrichi d’un glossaire, d’une bibliographie, d’index bibliques et thématiques.
Nous sommes devant un texte fondamental pour la compréhension du charisme de Chiara Lubich, qui va bien au-delà de son Mouvement. C’est une œuvre destinée à faire partie du patrimoine mystico-doctrinal de l’Église, susceptible de parler à chaque homme, « un héritage à partager et à faire fructifier », comme l’écrit Piero Coda.
Comment lire cette œuvre ? « Toutes ces pages que j’ai écrites ne valent rien – annotait déjà l’auteur le 25 juillet 1949 – si celui qui les lit n’aime pas, n’est pas en Dieu. Elles ont de la valeur si c’est Dieu qui les lit en lui. » C’est une règle élémentaire pour la compréhension de toute œuvre : se mettre au même niveau qu’elle. Pour appréhender de manière adéquate le Paradis de 49, il est indispensable de se mettre avec sincérité à l’écoute de l’expérience de son auteur et presque d’entrer avec elle dans ce « Paradis » dont le livre donne témoignage. Chiara Lubich en était convaincue. Lorsque, le 22 novembre 2003, elle reprit la lecture de son écrit, accompagnée d’un petit cénacle de professeurs qu’elle avait réunis autour d’elle – connu sous le nom d’« École Abbà » -, elle nota sur son texte : « Cette fois, nous le lisons dans le but de nous convertir, de le traduire en vie. Nous devons faire en sorte que l’École Abbà devienne ‘Paradis’. Au demeurant, c’est seulement ainsi que l’on peut comprendre les contenus de ces volumes… »
[1] Alba Sgariglia est responsable du Centre Chiara Lubich, chercheuse au Centre d’études du Mouvement des Focolari et membre de l’École Abbà pour le domaine théologique et mariologique.
[2] Piero Coda est Secrétaire général de la Commission théologique internationale et professeur d’Ontologie trinitaire à l’Institut Universitaire « Sophia ». Il a été président de l’Association théologique italienne de 2004 à 2011.
Le dernier volume, parmi ceux publiés à ce jour, rassemble les écrits de Chiara Lubich sur son expérience mystique ; il est disponible dès aujourd’hui en librairie : Paradis ’49. Un texte singulier à bien des égards, qui ne manquera certainement pas de susciter un vif intérêt. Surtout parce que, pour la première fois, il met à la disposition du grand public, sans voiles ni sélections, la source ultime de l’aventure chrétienne qui a fait de Chiara une figure majeure de la seconde moitié du siècle dernier et au-delà ; nous léguant ainsi un héritage qui reste en grande partie à explorer et à mettre en œuvre.
Oui, la source ultime : elle n’est pas le fruit de son imagination – aussi géniale soit-elle – ni même seulement d’une inspiration originale qui lui a été accordée. Mais c’est quelque chose de plus et de différent. Quelque chose – écrit le philosophe Jean-Luc Marion – qui vient d’ailleurs : de cet « ailleurs » qui, en Jésus, nous a été donné une fois pour toutes « de l’intérieur » et « d’en bas » de l’histoire que nous vivons, avec ses expressions et ses surprises magnifiques et incroyables, et avec ses épreuves dramatiques et troublantes.
L’histoire de l’Église à travers les siècles connaît bien cette manifestation toujours nouvelle de Jésus, comme il l’a lui-même promis : « Voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ». Un événement à chaque fois imprévisible et surprenant. Car c’est l’œuvre de l’Esprit qui « est comme le vent qui souffle où il veut et dont on entend la voix, mais dont on ne sait pas d’où il vient ni où il va ». Et qui pourtant se rend reconnaissable et appréciable.
Le Paradis ’49, une fois encore et sous une forme inédite, est un témoignage désarmé et fidèle. C’est en cela qu’il faut reconnaître sans détour sa valeur première. Et nous ne pouvons qu’être immensément reconnaissants envers Chiara qui, à la fin – non sans avoir d’abord voulu s’assurer soigneusement d’être en conformité avec la foi de l’Église –, a voulu en faire don. Car elle l’a considéré comme un bien précieux et s’en est reconnue responsable : comme d’un don, justement, fait par Dieu non seulement pour elle mais pour tout le monde. D’où une deuxième valeur de ces pages : celle qu’elles sont destinées à revêtir pour l’Œuvre de Marie. Valeur forgée dans son ADN charismatique précisément grâce aux événements qui y sont attestés : pour être « l’outre neuve » destinée à conserver et à répandre avec générosité le « vin nouveau » de l’Esprit ainsi communiqué. Au service du cheminement de l’Évangile dans l’histoire.
C’est là, enfin, la troisième et peut-être décisive valeur de cet écrit : rendre accessible la ressource déterminante que l’événement de Jésus représente aujourd’hui pour nous. Le christianisme – a-t-on dit – a encore de beaux jours devant lui. . Et c’est à ce tournant historique plein de défis, dans le dialogue fraternel que les disciples de Jésus sont appelés à vivre avec tous ceux qui cherchent la vérité et servent la justice : non, vraiment, nous ne nous sommes pas encore tout dit.
L’espérance chrétienne n’est pas une fuite du réel. Elle naît dans un lieu sans lumière, dans l’étroitesse d’un tombeau scellé, où Dieu a déjà renversé le jugement de ce monde. C’est précisément pour cela qu’il ose parler en un temps de guerres (Gaza, Kiev, le Darfour, Téhéran) et où des centaines de millions de personnes ne savent pas comment parvenir au lendemain.
Nos journées sont tissées d’attentes légitimes : la santé, un travail non précaire, un peu de paix, une justice qui ne soit pas seulement un mot. Mais lorsque ces attentes deviennent tout notre horizon, soit nous les sacralisons comme des idoles, soit, à la première fracture sérieuse, nous nous réfugions dans le cynisme et la résignation.
Pâques ne supprime pas ces espérances, elle les recentre. Elle les enracine en un Autre et, précisément ainsi, elle les préserve. L’amour plus fort que la mort ne nous enlève pas le poids de l’agir ; il brise plutôt l’angoisse de devoir sauver le monde avec nos seules mains.
Le dernier mot sur l’histoire n’est pas le nôtre, ni celui des vainqueurs du moment. C’est la parole prononcée sur le corps de Jésus. Et la parole de Pâques dément d’avance toute prétention de la mort à être définitive. Pour Paul, la résurrection du Christ n’est pas un épisode isolé dans la biographie de Jésus. C’est l’ouverture d’une scène nouvelle dans laquelle toute l’humanité est entraînée : « Comme tous meurent en Adam, ainsi tous recevront la vie dans le Christ » (1 Co 15,22). Les Pères de l’Église ont suivi cette voie sans l’atténuer : la résurrection est l’accomplissement de la nature humaine dans sa totalité, non le privilège de quelques heureux. En Christ, Dieu contemple déjà la plénitude de la famille humaine : les visages des réfugiés en Méditerranée, de ceux qui traversent le Sahara, des civils cachés dans les caves du Darfour. C’est pourquoi toute atteinte à la dignité, tout corps rejeté, n’est pas seulement une injustice sociale ; c’est une profanation d’une humanité pensée et aimée dans la lumière même du Ressuscité.
Paul élargit encore le regard : « toute la création gémit et souffre les douleurs de l’enfantement » (Rm 8,22). Ce n’est pas seulement la conscience humaine qui gémit, mais la terre, l’air, les mers. En 2026, le langage des « douleurs » ne sonne pas comme un pieux symbolisme : nous le lisons dans les inondations, dans les récoltes incertaines, dans les villages contraints de se déplacer parce que l’eau a disparu. Ce gémissement prend la forme d’une protestation ; la création refuse d’être traitée comme un matériau jetable, et Pâques lui donne voix. Dans le Christ ressuscité, toute exploitation de la terre apparaît déjà pour ce qu’elle est : un choix contre l’avenir de tous.
Comment vivre, alors, entre un accomplissement déjà inauguré et une histoire encore traversée par trop d’échecs ? Ni dans la paralysie, ni dans un optimisme de façade. On vit en sachant que rien de ce qui est authentiquement bon ne se perd : un geste d’accueil, un choix de renoncement, un travail honnête poursuivi dans des conditions difficiles. Benoît XVI rappelle que « tout agir sérieux et droit de l’homme est une espérance en acte » et inclut parmi ces engagements le fait de travailler pour un monde plus humain, soutenu par la grande espérance fondée sur les promesses de Dieu (Spe Salvi, 35). On peut dire davantage : ce n’est pas un ajout extérieur au Royaume, mais déjà un fragment visible de celui-ci. L’accomplissement appartient à Dieu, et pourtant Dieu s’obstine à passer aussi par nous. Lorsque nous nous engageons pour les réfugiés, pour le désarmement, pour des conditions de travail moins inhumaines, pour une paix concrète et non rhétorique, nous ne faisons pas que « préparer » quelque chose qui viendra ensuite. Nous laissons déjà la vie du Ressuscité prendre forme, humble et fragile, dans notre temps.
L’espérance pascale ne reste pas une idée ou un sentiment ; elle prend corps. La résurrection affirme que les logiques de mort n’ont pas le droit de décider de l’issue finale, et c’est pourquoi toute guerre, tout système d’exploitation, toute indifférence lucide est déjà démasquée et privée de son sens ultime par le tombeau vide. Dans le sépulcre de ce monde, quelque chose a déjà changé pour toujours : la vie a commencé à remonter à travers les fissures de l’histoire. Non comme une vague consolation ni comme une « récompense » dans un ailleurs indéfini, mais comme une réalité qui, en Christ, a déjà été donnée à l’humanité et à la création tout entière. Dans le jugement de Dieu révélé à Pâques — un jugement qui libère, non qui écrase — il est décidé une fois pour toutes que la mort ne pourra se vanter d’avoir le dernier mot sur personne ni sur rien.
Telle est la grande espérance.
Joyeuses Pâques : une espérance qui ne se referme pas dans l’église, mais qui met les mains dans l’histoire.
Lumière de Pâques… Je souhaite que nous ayons tous un regard, Capable de scruter La mort jusqu’à voir la vie, La faute jusqu’à voir le pardon, La séparation jusqu’à voir l’unité, Les blessures jusqu’à voir la gloire, L’homme jusqu’à voir Dieu, Dieu jusqu’à voir l’homme, Notre Moi jusqu’à voir l’Autre. Et de surcroît, la force généreuse de Pâques ! »
(Pâques 1993)
Klaus Hemmerle (La luce dentro le cose, Città Nuova, Roma 1998, pag. 110)